CUNICULTURE
Magazine Volume 31 (année 2004) pages 03 à 10

L'élevage du lapin en zone tropicale (partie 2/2)

Charger la version *.pdf (xxx Ko)

   
 

Éclairement et production du lapin


Sous les tropiques, le soleil se lève tard et se couche tôt

 Comme nous le rappelions plus haut, le climat tropical est aussi caractérisé par une stabilité de la durée du jour au cours de l'année, d'autant plus marquée que l'on est près de l'équateur. Or les différents travaux conduits en France, en particulier, sur la durée optimum d'éclairement des lapins ont montré que, si la durée d'éclairement n'a pas d'influence sur la croissance des animaux, un éclairement de 15 à 16 heures par jour est plus favorable à la reproduction qu'un éclairement limité à 12 heures par cycle de 24 heures comme cela est observé au milieu de la zone tropicale. Des essais ont donc été conduits dans différents pays pour déterminer si une durée d'éclairement continu de 16h par cycle de 24h a, sous les tropiques, le même effet bénéfique qu'en France où la durée de 16h/24h correspond à l'éclairement naturel constaté en juin.

 

Un éclairage 16h/24 de quelques jours stimule l'acceptation de l'accouplement par les lapines

Un premier essai de courte durée a été réalisé au Centre INRA de la Guadeloupe sur des lapines à partir de l'âge de 133 jours donc juste en âge de se reproduire dans cet élevage. L'éclairement a été complété à 16h/24h pendant 7 jours, puis leur aptitude à accepter l'accouplement a été testée chaque jour pendant 4 journées. Le 1er jour, 34,1% des lapines éclairées ont accepté de s'accoupler contre seulement 2,5% pour celles soumise au simple éclairement naturel. Après 3 jours les proportions cumulées étaient 58,5 et 35% respectivement. Au 4e jour, l'écart existait encore, mais n'était plus "significatif". Un éclairement complémentaire de courte durée par rapport à la durée naturel du jour a donc eu un effet positif.

 


Figure 4 : Effet d'un éclairement complémentaire à partir de 3 mois (16h/24h) et pendant 16 semaines (± 4 mois) par rapport à l'éclairement naturel (12h/24h) puis accouplement de toutes les lapines maintenues à leur régime d'éclairement, d'après Berepubo et al., (1993) Essai réalisé au Nigéria

Un essai d'un peu plus longue durée a été effectué au Nigeria à l'Université de Port Harcourt pour tester là aussi l'effet de l'éclairement 16h/24h sur l'entrée en reproduction des jeunes lapines. Des jeunes lapines ont été soumises à ce complément de lumière à partir de l'âge de 3 mois (90 jours) et leur comportement sexuel a été testé tous les jours pendant 4 mois.
Les lapines ayant reçu un complément de lumière ont été pubères plus précocement : 144 jours contre 167 jours (figure 4) mais à un poids plus faible. Lors de la saillie de ces femelles à l'âge de 7 mois, chez celles ayant reçu le complément de lumière, le pourcentage de saillies fécondes a été plus élevé (67% contre 50%), mais sans différence dans la taille de la portée obtenue à l'issue de ces premières gestations (6,2 lapins nés totaux). Dans ce deuxième essai, le complément d'éclairement a donc également eu un effet positif.

 

 


Figure 5 : Effet d'un éclairement naturel (12h/24) prolongé ou non par un éclairement artificiel (=> 16h lumière/24h) sur la taille de portée en fonction de la saison. Résultats sur un an à la Guadeloupe (d'après Deprés et al., 1994)

Dans une troisième étude conduite à nouveau au Centre INRA de la Guadeloupe, l'éclairement a été prolongé à 16h / 24h pendant toute une année. Il n'y a pas eu de différence dans le nombre de mises bas obtenues pas femelle au cours des 12 mois d'observation. Par contre, la taille moyenne des portées a été plus élevée dans le groupe des lapines éclairées, que les lapereaux soient comptés à la naissance ou au sevrage (par exemple 6,6 sevrés par mise bas contre 5,5 pour le lot témoin), sans aucune altération du poids moyen des lapereaux au sevrage (505 et 501 g à 28 jours). Toutefois, l'analyse des résultats mois après mois, montre que cet effet positif sur la taille de la portée n'est observé que pendant la saison sèche (figure 5), période où les lapines souffrent moins de la chaleur (température un peu moins élevée et humidité plus faible). Au cours de la saison des pluies, les lapines des deux groupes ont eu des portées de taille similaire. Ainsi le complément d'éclairement a eu un effet bénéfique sur un critère différent de celui observé lors des essais de courte durée (taille de portée au lieu du taux de mise bas) et surtout il a montré que lorsque les lapines sont "gênées" par la chaleur, elles ne répondent pas à un éclairage complé-mentaire. Il existe donc à cette période plus chaude un facteur limitant autre que la lumière. Il est fort plausible que ce soit la chaleur elle-même à travers la consommation d'aliment.

 

Conclusion sur l'éclairage

Le climat tropical freine la reproduction chez le lapin que ce soit à travers une puberté retardée, ou une taille de portée réduite. Un éclairage complémentaire peut aider à améliorer la situation, mais son effet est lui-même soumis à la température et à l’humidité ambiantes. L’intérêt pratique d’un éclairage additionnel est donc limité.

 

Performances moyennes obtenues dans différents pays tropicauxLa production des élevages de lapins est souvent mesurée en nombre de lapins produits par année et par lapine en production. Parfois, la taille des portées et leur nombre par année sont fournis en complément. Les valeurs souvent prises en référence sont celles observées en France, en Espagne ou en Italie où la productivité moyenne des élevages commerciaux est d'environ 50 lapins produits par femelle et par an (vendus à l'abattoir au poids de 2,4 kg). Cela correspond approximativement à une moyenne de 6,8 portées de 9,5 lapereaux nés vivants et 8,0 lapins par portée au sevrage (tableau 1).
Lieu de production
METRO
DOM
 Portées /lapine &/an
6,8
6,4
Taille portées sevrage
8,0
5,5
 Lapins /lapine &/an
50
35
 Poids d'abattage (kg)
2,4
2,3-2,4
 Âge abattage (jours)
70-72
82-87
Tableau 1 : Performances moyennes de production en France métropolitaine (METRO) et dans les Département d'outre mer (DOM) (Guadeloupe; Martinique et Réunion)

On peut estimer l'effet strict du climat tropical sur les lapins, par la productivité observées dans les élevages commerciaux les département français d'outre mer (Guadeloupe, Martinique ou la Réunion). En effet, les souches utilisées sont les mêmes qu'en France, très souvent les aliments granulés sont importés de métropole, les matériels d'élevage sont les mêmes et les éleveurs ont souvent suivi les mêmes formations. Ainsi dans ces départements français à climat tropical (principale production agricole : la canne à sucre et la banane), la production est de 35 lapins vendus par femelle et par an, au poids de 2,3-2,4 kg. Par rapport à la métropole, la différence principale vient de la taille des portées (6,5 nés vivants au lieu de 9,5) alors que le nombre moyen portée est similaire à celui observé en France. Ces observations montrent qu'en l'état actuel de la technique du moins, la productivité numérique des lapines est réduite de 30% en milieu tropical par rapport à ce qui est observé en milieu tempéré. En ce qui concerne la vitesse de croissance, la réduction est plus modérée, de l'ordre de -15 à -20%.

 

Pays
Nb Lapins / femelle /an
Vitesse de croissance
g/jour
Brésil
20-34
28-34
Bénin
18-25
20-25
Indonésie
10-15
15-18
Nigéria
10-15
10-15
Tableau 2 : Productivité numérique moyenne des lapines et vitesse de croissance en engraissement dans quelques pays tropicaux

Dans les autres pays tropicaux où existent de grands élevages et où le pouvoir d'achat des producteurs est relativement élevé comme le Brésil, la production annuelle varie de 20 à 34 lapins vendus par femelle et par an en fonction de la conduite d'élevage adoptée. Dans des pays où le pouvoir d'achat est plus faible comme l'Indonésie, ou le Nigeria, la production tombe à 10-15 lapins produits par lapine et par an (tableau 2). Ceci est la conséquence d'une taille de portée réduite à la naissance (5-6 lapins nés par mise bas) combinée avec une forte mortalité des lapins et un faible nombre de portées par année. Cette situation est la conséquence du faible niveau technique des éleveurs (manque de formation) et de leur faible pouvoir d'achat ne leur permettant pas de se procurer les aliments concentrés souhaitables, ni des animaux améliorés (mais plus exigeants).

 

Les voies possibles pour l'amélioration

La voie la plus efficace à court terme pour améliorer la productivité des élevages est sans doute la formation des éleveurs et de l'encadrement de la cuniculture dans le pays. Un échec relatif du développement de l'élevage du lapin a par exemple été constaté à la fin des années 70 dans certaines régions du Mexique où des éleveurs ont bien été formés, mais où l'encadrement qui devait les suivre au quotidien ne l'avait pas été.

 

La formation ET le suivi des éleveurs sont des éléments clés de l'amélioration de la production des élevages.

L'impact de la formation des éleveurs a pu être mesuré au Bénin par exemple (l'un des pays au plus faible pouvoir d'achat du monde). Ainsi la simple formation des éleveurs, l'organisation de leur entraide et l'organisation des circuits permettant l'approvisionnement en aliment concentré de fabrication locale a permis de faire passer la productivité de 12-15 lapins par femelle et par an au début des années 90 à environ 20-25 actuellement, malgré une épidémie dramatique de VHD en 1995 (suivie d'une vaccination et d'une reconstitution du cheptel). Dans ce pays, le soutien concret des nouveaux éleveurs dans les villages est assuré sur place par d'autres éleveurs de lapins formés pour cela, eux même encadrés par des technicien régionaux.

 

Lignées spécialisée de
+
Californien          Néo-Zélandais
=>

Femelle croisée commerciale
(ici Hyplus)

Une autre voie est possible: l'amélioration génétique du cheptel utilisé. Les éleveurs y croient beaucoup, souvent avec raison, mais trop souvent ils oublient que les lapins de plus grand format (à croissance plus rapide) et/ou plus prolifiques doivent aussi avoir une alimentation adaptée en qualité comme en quantité. Si les conditions de production sont bonnes (hygiène, qualité de l'alimentation) comme c'est par exemple le cas dans le Centre INRA de la Guadeloupe, l'amélioration de prolificité observée en climat tempéré par l'usage de lignées croisées spécialisées est effectivement également observée en climat tropical (tableau 3)

Milieu
Climatique
Critères de production
Type génétique des lapines
Néo Zélandais
(1077
)
 Croisés 
(1067)
Avantage
des lapines
croisées
Tempéré
(Métropole)
Lapereaux vivants/mise bas
7,69,0+18%
Lapereaux sevrés par mise bas
6,77,3+ 9%
Saillies nécessaires par Mise bas
1,121,120
Tropical
(Guadeloupe)
Lapereaux vivants/mise bas
6,47,3+14%
Lapereaux sevrés par mise bas
5,76,5+14%
Saillies nécessaires par Mise bas
1,31,30

Tableau 3 : Performances de reproduction de lapines de race pure Néo Zélandais Blanc (lignée INRA 1077) ou croisées Néo Zélandais x Californien (lignée INRA 1067) en fonction du milieu de production (moyennes sur 1 an - résultats INRA).


Si les conditions d'élevage ne sont pas parfaites l'usage de lapins à haut potentiel génétique peut devenir un handicap


Par contre, si l'alimentation n'est pas suffisante et/ou si les conditions d'hygiène ne sont pas correctes, le meilleur potentiel des animaux croisés ne se manifeste pas et au pire devient un handicap. L'usage de ce type de cheptel amélioré doit donc être restreint aux endroits où les conditions générales de production sont bonnes, y compris pour le renouvellement du cheptel. En effet, l'usage d'animaux croisés implique le rachat de tous les reproducteurs à chaque génération.

Dans les pays où la situation économique ne permet pas une bonne gestion des lapins croisés, l'usage de lapins de race est préférable, car il permet à l'éleveur de produire par exemple lui-même ses futures reproductrices et de n'acheter que les mâles nécessaires. Pour ces éleveurs, la fourniture d'animaux de race sélectionnée est souvent un plus réel. Soulignons toutefois que cette remarque est totalement indépendante du climat du pays concerné, mais qu'elle s'applique cependant à la grande majorité des pays tropicaux.

 


Les fourrages verts sont souvent une solution pour les petits élevages

mais il faut aller les ramasser,

ce qui fait que le plus souvent ils sont employés avec parcimonie en complément d'un concentré..

Une dernière voie qu'il nous semble utile de souligner pour l'amélioration de la productivité des élevages en milieu tropical, est de "travailler" l'alimentation. Cela passe d'abord par la formation des éleveurs comme indiqué plus haut : il faut qu'ils sachent quoi donner à manger, comment le faire et comme hiérarchiser les distributions en cas de pénurie. Dans le même temps, il est utile de travailler à la fourniture d'un aliment complet aussi équilibré que possible, en faisant appel le plus possible aux produits localement disponibles. La qualité hygiénique de ces aliments et des matières premières qui les composent est aussi un facteur très important de la réussite .Trop souvent des tentatives de promotion de la production du lapin ont échoué parce que leurs promoteurs ont oublié qu'il fallait importer toute l'alimentation des lapins et qu'ils ne maîtrisaient pas la qualité de ces produits.
La production locale (par l'éleveur ou dans le pays) n'est pas non plus une garantie intrinsèque de qualité. En particulier il faut souligner que les lapins ne supportent pas les aliments où se sont développés des moisissures soit dans l'aliment composé lui-même, soit dans les matières premières utilisées pour le fabriquer. La conséquence immédiate est un refus de consommation et/ou une mortalité des lapins. Or les moisissures productrices de mycotoxines trouvent très facilement un terrain favorable à leur développement en milieu tropical, surtout si les conditions de stockage ne sont pas idéales.

Conclusion générale
En conclusion, il nous parait important de souligner que l'élevage du lapin est tout à fait possible dans un grand nombre de pays tropicaux. Toutefois il est "normal" de s'attendre à obtenir des performances techniques moins "brillantes" que celles obtenues en Europe par exemple. Mais ce qui sert à une population ce sont les produits obtenus, les kg de viande consommés et non les performances inscrites au livre des records. L'élevage du lapin peut donc être intéressant en milieu tropical à condition que soit faite une analyse détaillée des conditions de production technique et économiques locales, incluant certes le climat mais aussi les ressources matérielles locales, les besoins et les possibilités de la population, et les ressources en hommes chargés de promouvoir ou de soutenir cette production.

 

Le Lapin en milieu tropical ce n'est pas exactement cela, dommage !
retour à la première partie de l'article
Liste des principales références bibliographiques
 
Retour en haut de page